Durant l’année universitaire 1997-1998, face à l’augmentation constante du nombre d’étudiants, la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Tunis fut contrainte de délocaliser certains cours dans l’ancien lycée Ibn Charaf.
L’expérience s’avéra rapidement peu concluante car la distance entre les sites compliquait aussi bien la gestion administrative que le suivi pédagogique.
L’idée de créer une institution autonome finit alors par s’imposer comme une évidence.
Tout fut mis en œuvre pour accueillir les 1 000 nouveaux bacheliers annoncés dans le guide d’orientation : construction d’un nouvel amphithéâtre, acquisition de mobilier, installation d’un standard téléphonique…
Mais, en juin 1998, coup de théâtre : 2 000 bacheliers supplémentaires de la section Lettres bouleversent toutes les prévisions. Pour les accueillir, l’ancien lycée Ibn Charaf, situé à proximité de la Faculté des Lettres du 9 Avril, fut réquisitionné et devint l’année suivante, l’Institut Supérieur des Sciences Humaines.
Pendant ce temps …l’ESSEC se retrouvait sans local.
Confronté à cette nouvelle urgence, le Ministère décida d’installer l’institution dans les bâtiments de l’ancienne Faculté de Charia et de Théologie, libérés suite à son déménagement vers le nouveau siège, place du Leader.
Depuis un an, j’occupais le poste de directrice des études et des stages à l’ISG.
Dès le mois de mai, plusieurs collègues venaient m’interroger sur ma nomination comme directrice de l’ESSEC. Mon déni ne les convainquait pas et ils étaient persuadés que je préférais garder le secret. En vérité, je n’en savais strictement rien car personne ne m’avait consultée ni même informée de cette candidature. Peut-être parce qu’on savait que je refuserais.
Comment cela a-t-il donc été possible ? La seule explication que j’ai pu trouver remonte à un certain matin, où, en arrivant à l’ISG, j’ai trouvé la police dans le hall de l’administration. Elle enquêtait sur un vol survenu la nuit précédente à la buvette. Alors que j’ouvrais mon bureau, le secrétaire général vint précipitamment me demander ma carte d’identité.
L’esprit ailleurs, croyant qu’il s’agissait d’une formalité liée à l’enquête, je la lui remis sans la moindre question. J’ignorais alors que ce simple geste équivalait à donner mon accord pour figurer parmi les trois candidats que le Ministre allait soumettre au Président.
C’est ainsi que, par un concours de circonstances et à mon insu, je me retrouvai nommée à la tête de l’ESSEC.
Ce n’était que la première surprise. Après les honneurs, j’ignorais que j’allais au-devant de multiples défis.
Au lendemain de ma nomination, en compagnie du Président de l’Université, Si Brahim Baccari, que je ne connaissais que très peu, l’ayant croisé une seule fois lors de la fête annuelle de l’ISG, nous nous sommes dirigés vers le 4, rue Abou Zakaria El Hafsi, à Montfleury.
La découverte des lieux, guidés par le gardien Am Omar, fut un véritable choc. L’état des espaces qui nous étaient destinés était si délabré que nous restâmes muets, incapables d’échanger la moindre parole, aussi bien durant la visite que sur tout le trajet du retour.
Si Brahim, qui avait passé l’année à préparer Ibn Charaf avec rigueur et méthode, se retrouvait face à un nouveau chantier, tandis qu’ailleurs, une autre université recevait une institution «clé en main». Il me déposa chez moi, en me donnant rendez-vous dès le lendemain pour établir un programme de travail. C’était sans compter que les services au ministère fonctionnaient au ralenti en raison des congés annuels.
J’étais donc seule, face à mon sort et responsable de 1 000 bacheliers heureux d’intégrer l’université et qu’il ne fallait pas décevoir. Alors, pour éviter que les étudiants ne rentrent et ne découvrent le désastre, je fermais la porte de l’école, j’installais une chaise sur le trottoir et répondais à leur question comme si tout était normal.
Félicitée par ma famille pour ma promotion, je ne disais rien. Je ne trouvais pas les mots tant ils semblaient insuffisants pour décrire la situation et l’état des lieux: vétustes, dégradés, insalubres, abandonnés, privés d’électricité, sans ligne téléphonique, avec, çà et là, des «territoires occupés» : un local servait encore d’archives pour le Ministère ; une bibliothèque avec ses dix-huit employés n’avait pas été transférée dans les nouveaux locaux ; tout un bloc était occupé par la police ; un bureau relevait de l’Éducation Nationale ; un étage entier demeurait affecté à la civilisation islamique ; une pièce à la porte métallique restait à la disposition de l’ancien doyen de la faculté qui en gardait la clé. Le problème est que dans cette pièce se trouvait… le robinet d’arrêt de l’eau !
Le bureau réservé à la direction générale, conçu « à l’ancienne », mur en bois et moquette défraîchie, n’offrait aucun autre mobilier. La porte communicante avec le secrétariat était murée… afin d’éviter toute intimité.
Bref, j’étais directrice dans des locaux vides.
A la pénurie des ressources financières, humaines et matérielles s’ajoutait le défi de l’urgence. Le 9 septembre 1998, lors de ma réunion au Ministère pour présenter l’état d’avancement, alors qu’il restait encore beaucoup à faire, j’ai annoncé les inscriptions pour le 14 septembre.
Faute de personnel administratif, je pris seule en charge les préparatifs et l’élaboration des procédures. Je travaillais main dans la main avec Fethi, Moez, Khaled et Noura, les seuls recrus consentis par le Ministère.
Ensemble, nous avons lavé, porté, installé, poncé au papier de verre près de mille tables et chaises encore marquées des lettres
ش et
ح, vestiges de leur précédente affectation à Charia et Hadhara.
Mon mari participa activement à l’effort. Il mit à ma disposition sa voiture et son chauffeur et, le soir, parfois jusqu’à dix heures, il raccompagnait lui-même mes collaborateurs chez eux.
Si Chokri Mamoghli, doyen de la faculté de Jendouba, me remit des disquettes utilisées lors de la création de la faculté : termes de référence, modèles de consultations… Des documents précieux, mais qui ne purent servir que plus tard, car il nous était impossible de dépenser, dans les trois derniers mois de l’année, les 68 000 dinars alloués au budget. Le Ministre lui-même qualifia ce montant de simple « fond de tiroir ».
Si Raouf Ben Saad, dépêché du rectorat pour prêter main forte, se chargeait du contact avec les enseignants et de la constitution de leurs dossiers administratifs, nécessaires à la sélection des contractuels et des vacataires.
Le 28 septembre, tout était prêt : emplois du temps arrêtés, enseignants affectés, salles équipées.
Tout… sauf les tableaux, dont l’installation relevait du Ministère.
Ce lundi-là, à 8 heures, j’adressai par fax une lettre au Ministre, signalant ce manquement. À 11 heures, le chef de cabinet, M. Ridha Ben Jrad, se présenta en personne. À midi, les tableaux étaient fixés aux murs.
La rentrée fut différée au jeudi 1ᵉʳ octobre. Certes, ce n’était pas le grand confort : les toilettes n’étaient pas encore opérationnelles. Mais l’essentiel était là : des enseignants engagés, des étudiants motivés… et une volonté commune de donner vie à cette nouvelle institution.
L’institution se structure et crée sa propre culture
Notre mode de fonctionnement était assez inédit puisque pendant deux ans, il n’y avait pas de conseil scientifique : toutes les décisions étaient prises en réunion plénière, dans un esprit de collégialité et de transparence.
La communication avec les enseignants était simple et régulière. Les informations circulaient d’abord par affichage, puis à travers la newsletter,
L’Informateur. Les consignes importantes, elles, étaient transmises directement (voir note ci-dessous relative aux premiers partiels).
Pour les examens, le principe de l’anonymat fut appliqué avec rigueur, accompagné de la double correction systématique, gage d’équité et de crédibilité.
En l’absence de l’encadrement dispensé habituellement par les ainés pour l’intégration des nouveaux, et afin de diffuser les informations pertinentes à cette première promotion, j’ai encouragé le lancement d’une revue,
le Courrier, gérée par les étudiants eux-mêmes.
Aucun registre d’appel n’était tenu : en début de semestre, l’enseignant recevait de l’administration la liste des étudiants et disposait de la liberté d’organiser l’évaluation selon sa propre approche pédagogique.
Aucune élimination pour absence n’était prévue. Le principe était simple : zéro absence tolérée. L’objectif n’était pas de piéger les étudiants dans des calculs mesquins ni de les placer dans une relation de dépendance vis-à-vis de l’enseignant ou de l’administration, mais de les responsabiliser et de stimuler leur goût d’apprendre.
C’était aussi une manière d’identifier les bons enseignants.
La cour de l’institution a pu être aménagée en jardin grâce à l’intervention du Ministre de l’Agriculture, M. Sadok Rabeh, sollicité par le président de l’Association Santé et Environnement, Docteur Habib Boujneh, venu assister à l’une de nos manifestations.
Les activités sportives et artistiques étaient vivement encouragées, de même que l’implication dans les clubs.
En quelques mois, les étudiants ont constitué un groupe de musique qui se distingua dès sa première participation à un concours national.
Avant les examens, une cérémonie était réservée à ces activités pour décompresser et présenter les trophées au Président de l’Université.
2001, année de l’ouverture sur l’international
Après deux années de fonctionnement, l’organisation était rodée, les procédures stabilisées et une véritable identité institutionnelle commençait à se dessiner.
L’ESSEC enclenche alors sa vitesse de croisière en s’ouvrant davantage sur son environnement.
D’abord avec l’élection du conseil scientifique et l’intégration de personnalités externes à l’institution, elle tisse des liens avec le tissu économique et social.
Relevant désormais de l’Université de Tunis, l’école consolide également ses relations avec les autres établissements, et tout particulièrement avec l’ENSET, aujourd’hui ENSIT. Cette dernière a contribué à la réhabilitation de l’école primaire voisine, avant de nous la céder, permettant ainsi d’en faire une annexe pleinement intégrée à notre développement.
Les initiatives se multiplient, les collaborations s’élargissent, et l’institution commence à rayonner au-delà de ses murs, affirmant sa place dans le paysage académique national et international.
Un an plus tard, le colloque puis la mission à la Faculté Jean Monnet ont permis de monter le DEA « Entreprise et marché européens » en collaboration avec la dite institution.
En effet, soucieux d’offrir aux étudiants, arrivés en 4ème année, la perspective de faire un 3ème cycle , et n’ayant pas la masse critique exigée au niveau des enseignants permanents pour obtenir l’habilitation, nous avons initié cette formation, justifiée par la signature de l’accord d'Association avec l'UE.
L’aventure continue…
Les trois années à la direction de l’ESSEC ont été une véritable aventure, riches en défis, en enseignements et en rencontres marquantes. Une fois les aspects matériels résolus ou en voie de l’être, j’ai choisi de tourner mon énergie vers ce qui constitue le cœur de l’université : la pédagogie et la recherche.
C’est ainsi qu’en 2003 naquit l’unité de recherche ETHICS, à côté de deux autres : DEFI dirigée par M. Chokri MAMOGHLI et CEFI par M. Sami MOULEY.
En 2011, le laboratoire LARIME voit le jour et devient un précieux espace de réflexion, d’innovation et de collaboration.
Certes, aujourd’hui, le bâtiment a changé, mais « l’esprit ESSEC» est resté. Il s’est construit dans la continuité, grâce aux énergies croisées et aux rêves partagés des étudiants, enseignants et chercheurs qui en ont fait une école ouverte, exigeante et humaine.
Avec le recul, je mesure le chemin parcouru. Je suis à la fois fière et profondément reconnaissante envers celles et ceux qui ont pris la relève et qui, jour après jour, continuent à faire de l’ESSEC de Tunis une grande école, destinée à rayonner encore longtemps.
Nous devons ce premier logo et ce dépliant à M. Abdelaziz Belkhoja et à l’enseignant Mehdi Daldoul.